
On a du mal à cerner cet homme qui, en guise de bonjour, n’accepte pas de poignée de main mais préfère serrer les gens dans ses bras. Est-il le bon vivant toujours parfaitement habillé qui joue au golf, fume le cigare et sirote nonchalamment une coupe de champagne tout en conversant avec le gratin? Ou l’homme d’affaires intraitable qui vend des aliments pour chats et triomphe à coups de batailles de rabais? Ou bien encore l’artiste sensible qui assemble pendant des heures de minuscules tesselles de mosaïque en œuvres monumentales?
Une chose est sûre: Rolf Styger est un homme de contrastes. Et tandis qu’il est assis sur le canapé de sa villa moderne en Argovie et raconte sa vie, il a l’air de quelqu’un qui a trouvé sa paix intérieure et sa vocation. Même s’il n’est pas vraiment détendu en profondeur: une légère tension perce toujours sous sa sérénité.
L’entrepreneur dans l’âme
Une certitude: cet homme de 57 ans est un entrepreneur dans l’âme, dont beaucoup pourraient – et devraient – s’inspirer. Sur la façon de mener ses affaires au succès, par exemple. «La part la plus importante revient aux collaboratrices et collaborateurs. Il faut les traiter au moins aussi bien que les clients», explique-t-il, livrant sa recette pourtant simple, avant d’entrer dans le détail: «Tu ne dois tromper personne, sois juste avec tous. Le succès de Fressnapf reposait avant tout sur une formidable culture d’entreprise. Chacun était impliqué dans la société, pouvait donner son avis et savait où l’on allait. Résultat: l’équipe d’une succursale quelque part en Valais, que tu ne pouvais pas contrôler depuis Zurich, mettait simplement les gaz. On vendait beaucoup plus, on volait beaucoup moins. Autant de problèmes que tu as sinon comme dommages collatéraux dans un réseau de succursales.»
Une telle attitude ne devrait-elle pas être la norme? Styger fronce les sourcils. «J’ai été naïf au point de croire que ce n’était qu’une question de temps avant que les autres entrepreneurs s’en rendent compte. Mais quand je regarde le monde aujourd’hui, je suis déçu. Peu d’entreprises traitent leurs collaborateurs comme elles le devraient.»

Cette vision de la gestion d’entreprise, il l’avait déjà au début de sa carrière, qui a commencé dans la paisible commune de Schlieren, près de Zurich. Rolf Styger a reçu le gène entrepreneurial au berceau. Son grand-père tenait un commerce de maroquinerie, son père a repris l’affaire et s’est lancé dans le commerce de gros d’articles pour chiens et chats. Puis est arrivé le jeune Rolf, qui a pris la direction des ventes. Des grands noms comme Migros, Coop ou Manor figuraient sur la liste des clients.
Une retraite avec soi-même
Tout allait bien jusqu’au milieu des années 1990, quand le plus gros client a introduit une nouvelle stratégie. «Soudain, tout était piloté depuis une centrale, nous devions livrer encore moins cher.» La résistance s’est éveillée chez Styger, devenu entre-temps directeur de l’entreprise familiale. «Être déterminé par autrui est la pire chose qui puisse m’arriver. Je le sais depuis l’école de recrues. Et je ne voulais pas devenir l’esclave d’un grand client.»
Il a résolu le problème à sa manière. «J’ai fait ma première retraite avec moi-même. Quelque part sur une colline, à l’époque encore avec du papier, sans ordinateur.» Styger a fait le point, a pris du recul, mis de la distance. Et noté soigneusement ce qui compte vraiment dans la vie. «Les questions étaient: quelle est ma place dans ce monde? Que puis-je accomplir? Que veux-je vraiment?» Depuis, il fait cette retraite avec lui-même chaque année.
Le résultat de la première retraite est vite résumé: Styger décida de se lancer dans le commerce spécialisé. En Allemagne, il rencontra le fondateur de «Fressnapf», Torsten Toeller. Les deux hommes parlèrent deux heures et demie, et à la fin scellèrent un accord d’une poignée de main. Styger put développer Fressnapf en Suisse à son compte.

Le surperformeur
Treize ans plus tard: Fressnapf Suisse explose. 36 magasins, 300 collaborateurs, 100 millions de chiffre d’affaires et, au mètre carré, deux fois plus que la concurrence. La recette du succès, au-delà des collaborateurs motivés? Les yeux de l’entrepreneur s’illuminent. «Sur chaque marché, il y a trois catégories: 20% des acteurs n’y arrivent pas. 60% font bien, mais ne sont que la moyenne. Et 10 à 20% sont des surperformeurs. J’ai toujours voulu être de ceux-là, dans tout ce que je fais. Le reste ne m’intéresse pas.» Être plus rapide et plus rigoureux, et suivre une stratégie limpide sans compromis: voilà le succès à la Styger.
Son moteur a toujours été la création. «Enfant, je construisais des choses nouvelles avec des Lego. Ensuite, j’ai pu bâtir Fressnapf. Et dans l’art aussi… créer quelque chose de beau et de durable, c’est ma passion.» Fressnapf accompli, il était temps de passer à autre chose. Styger vendit ses parts et se retrouva à 43 ans avec un gros compte en banque et beaucoup de temps. «J’ai rendu visite à des amis ou parfois passé deux jours à finir des jeux sur l’ordinateur.» Et il s’est adonné à l’art de la mosaïque; dans sa maison et son jardin naissent des installations colorées faites de milliers de petites pierres.
Mais le gène entrepreneurial ne le laissait pas tranquille. Styger devint business angel pour des start-up et coacha des managers «avant qu’ils ne fassent un burn-out». À tous, il dit la même chose: «Nous avons toujours le choix! En tant qu’êtres humains, nous avons le privilège de pouvoir décider chaque jour à nouveau: si je prends soin de moi aujourd’hui. Si j’aborde les gens de façon positive aujourd’hui. Si je mets fin aujourd’hui à quelque chose que je ne veux plus faire. Si je m’attelle à une tâche aujourd’hui ou si je laisse filer la journée et arrête plus tôt. Si j’appelle un ami. On peut chaque jour décider à nouveau et améliorer sa vie.»
La boucherie avec restaurant

Styger reste toujours réceptif aux idées nouvelles. Il y a six ans, des amis lui ont parlé d’un projet de restaurant avec boucherie dans le style des années 1920. «J’ai tout de suite vu le potentiel. Nous étions pile dans la tendance.» Dans la tendance? Un restaurant de viande à une époque où les véganes montent partout bruyamment aux barricades? Styger rit. «Oui. Nous mangeons de moins en moins de viande. Mais quand nous en mangeons, le plaisir et la qualité priment, et nous voulons aussi avoir la conscience la plus tranquille possible. C’est clairement une tendance.»
Styger a donc fondé, avec le restaurateur Phil Oehler, Gregory Knie de la dynastie du cirque et le fondateur de Luma Lucas Oechslin, le Williams ButchersTable – avec un succès retentissant. C’est non seulement la boucherie la plus prisée de Zurich, mais aussi le 51e meilleur steak house du monde. Et comme Rolf Styger est un pro du marketing, le restaurant a aussi son grand tournoi de golf, le ButchersTable Classic. Comme il le dit en souriant: «J’aime voir les choses en grand.»
«Dans le doute, dis simplement oui»
Voir grand, être rigoureux, bien traiter les gens – cela ressemble à une recette de succès évidente. Que reste-t-il à ajouter? Styger ne réfléchit pas longtemps. «Dans le doute, il faut toujours dire oui. Tu as envie d’une côtelette de porc Luma? Dis oui! Tu es tranquillement installé le soir devant la télé et un ami appelle pour boire une bière avec toi? Alors dis oui! Ne réfléchis pas, sors sans cesse de ta zone de confort. Ce n’est qu’ainsi qu’on vit des choses passionnantes et qu’on avance.»
Il s’est fait tard. Rolf Styger sait raconter, regorge d’idées et de réflexions surprenantes. À la fin de l’entretien, il y a bien sûr une chaleureuse accolade et cette constatation réconfortante: les entrepreneurs à succès ne sont pas forcément des profiteurs cyniques. La décence, la gentillesse, la passion et le plaisir aussi peuvent mener au succès. Et le mélange d’artiste, d’entrepreneur et de bon vivant qu’il incarne, inutile de chercher à le cerner – mieux vaut simplement se réjouir qu’il existe.
Cet article est paru en novembre 2024 dans le numéro MEN 2/24.


